Dix ans après la catastrophe Formosa de 2016 : un silence assourdissant !
Dix ans après la catastrophe environnementale provoquée en 2016 par l’usine sidérurgique Formosa Hà Tĩnh Steel, filiale du groupe taïwanais Formosa Plastics Group (FPG), la question de la justice pour les victimes demeure largement irrésolue. Dans un article publié le 6 avril 2026 , la revue internationale bien connue The Diplomat, rappelle non seulement les conséquences de cette pollution industrielle majeure, mais aussi les responsabilités des différents acteurs concernés : l’entreprise, le gouvernement vietnamien, le gouvernement taïwanais et la communauté internationale.
En effet, malgré la reconnaissance officielle de la catastrophe et le versement d’une indemnisation de 500 millions de dollars par Formosa, de nombreuses victimes continuent d’être privées d’une réparation effective, tandis qu’un ensemble de silences officiels complices contribue à prolonger leur marginalisation.
Un rappel du contexte.
En avril 2016, le rejet de substances toxiques par Formosa Hà Tĩnh Steel provoque une mortalité massive de poissons sur plus de 250 kilomètres du littoral du Centre du Vietnam. Les provinces de Hà Tĩnh, Nghệ An, Quảng Bình et Quảng Trị sont particulièrement touchées. Des centaines de milliers de personnes dépendant de la pêche, de l’aquaculture ou du tourisme côtier voient leurs moyens de subsistance gravement affectés.

Si le régime vietnamien, après de multiples atermoiements et interdictions de manifestations des victimes, doit reconnaitre finalement la responsabilité de Formosa et accepte rapidement une compensation de 500 millions de dollars, l’article souligne que cette solution administrative ne règle pas la question fondamentale de la justice. Le versement a été effectué à l’État vietnamien et non directement aux victimes. Dès lors, ce sont les autorités qui décident unilatéralement qui peut être considéré comme victime, qui reçoit une indemnisation et dans quelles proportions. Selon les organisations de défense des victimes citées dans l’article, des milliers de personnes n’ont jamais été indemnisées ou l’ont été de manière insuffisante. De plus, les dommages environnementaux et sociaux auraient été largement sous-estimés.

L’enjeu dépasse donc la simple pollution industrielle : il s’agit d’un conflit entre une logique de gestion politique d’un régime autoritaire et passablement corrompu et une approche fondée sur les droits humains et une justice indépendante.
Voir notre précédent article.
Le rôle ambigüe du gouvernement vietnamien : stabilité politique contre revendications populaires.
L’une des critiques majeures formulées par les militants concerne l’attitude des autorités vietnamiennes. L’article décrit ainsi un gouvernement soucieux avant tout de préserver les investissements étrangers et la stabilité politique régionale. Formosa Hà Tĩnh Steel représente en effet l’un des plus importants projets industriels du pays. Dans cette perspective, le régime vietnamien a privilégié la fermeture rapide du dossier plutôt que l’ouverture d’un véritable processus de responsabilité qui aurait mis à jour un certains nombre d’irrégularités gênantes de la part des responsables locaux du parti.
Les auteurs citent également la répression féroce des mobilisations citoyennes liées à la catastrophe. Plusieurs militants, blogueurs, défenseurs de l’environnement et représentants de communautés catholiques ayant soutenu les victimes ont été arrêtés ou condamnés à des peines de prison (Voir nos précédents articles ).
Taïwan face à l’épreuve de la cohérence démocratique
L’aspect le plus original de l’article concerne sans doute la responsabilité de Taïwan. Depuis plusieurs décennies, Taïwan se présente comme l’une des démocraties les plus avancées d’Asie et met régulièrement en avant son engagement en faveur des droits humains. Les militants estiment donc que le gouvernement taïwanais devrait jouer un rôle plus actif dans la recherche de solutions.
L’article souligne toutefois un contraste entre ce discours et la réalité politique. Malgré la gravité de la catastrophe, le sujet a suscité relativement peu d’attention au sein de l’opinion publique taïwanaise. Les médias se sont peu emparés du dossier et les autorités n’ont exercé qu’une pression limitée sur Formosa Plastics Group. Cette retenue s’explique en partie par le poids économique considérable du groupe. Selon le rapport cité de l’Environmental Rights Foundation (ERF), Formosa Plastics Group représente à lui seul environ 10 % du produit intérieur brut de Taïwan. Son influence économique et politique rend difficile toute remise en cause profonde de ses activités.

Malgré les obstacles, les organisations de défense des victimes ont obtenu une victoire significative devant les tribunaux taïwanais. Après plusieurs années de procédures, la Cour suprême de Taïwan a reconnu que des ressortissants étrangers pouvaient poursuivre des entreprises taïwanaises devant les juridictions de l’île lorsqu’ils ne disposent pas d’un accès effectif à la justice dans leur propre pays. Cette décision crée un précédent important pour les litiges transnationaux liés aux droits humains et à l’environnement. Mais même lorsque le principe de compétence judiciaire est reconnu, l’accès concret à la justice demeure complexe.
Conclusion
L’article de The Diplomat présente l’affaire Formosa comme bien davantage qu’un simple accident industriel. Il s’agit d’un cas emblématique des défis posés par la mondialisation économique : une entreprise multinationale, des victimes situées dans un État autoritaire et corrompu, une société mère installée dans une démocratie et des mécanismes internationaux limités dans leur capacité d’action.
L’article montre aussi comment, face à l’impossibilité d’agir librement au Vietnam, une partie importante du combat pour la justice s’est déplacée vers la diaspora vietnamienne aux États-Unis, en Europe ,à Taïwan et ailleurs.

En 2017, le Cosunam a accueilli une délégation du clergé catholique au Vietnam représentant les victimes de Formosa lors d’une séance avec la Mairie de Genève.
Image au Palais Eynard avec le Conseiller administratif Guillaume Barazzone.
Pour l’historien, cet aspect est particulièrement intéressant car il s’inscrit dans une tendance plus large : depuis les années 2000, les communautés vietnamiennes d’outre-mer interviennent de plus en plus dans les débats relatifs aux droits humains, à l’environnement et à la gouvernance au Vietnam.
Enfin, si l’on replace ce texte dans son contexte politique de 2026, il faut noter qu’il paraît exactement au moment du 10ᵉ anniversaire de la catastrophe Formosa. Son objectif n’est donc pas seulement descriptif ; il cherche clairement à relancer l’attention internationale sur un dossier qui risque autrement de s’effacer progressivement de l’actualité.
Dans l’intervalle, un cas tragique a eu lieu en 2019 illustrant les conséquences de cette pollution maritime à grande échelle. Fuyant les provinces ruinées par cette terrible catastrophe maritime, un groupe de 39 jeunes immigrants clandestins vietnamiens ont trouvé la mort asphyxiés dans un camion-charnier en essayant d’atteindre la Grande-Bretagne.



