Pourquoi quitter le Vietnam ? Travailleurs et étudiants d’aujourd’hui.
Un demi-siècle après, à l’heure du 30 avril 2025, où le régime vietnamien proclame sa” nouvelle ère de prospérité et d’indépendance”, voici que surgissent de tristes réalités méconnues du grand public. Voici un extrait de la publication “50 printemps d’exil de la diaspora vietnamienne en Suisse 1975-2025” parue en février 2026 du journaliste Bertrand Staempfli ( paragraphe 11).
Massés sur les côtes françaises, dans la région de Calais, autant de demandeurs d’asile en provenance de plusieurs continents tentent quotidiennement de mettre à l’eau les bateaux grâce auxquels ils rêvent de rejoindre les côtes anglaises du Royaume-Uni. Des gens : « people », en anglais. Sur des bateaux : « boat ». Nous sommes en 2025. Aussi froides que peuvent l’être les statistiques, la réalité dépasse l’imagination et se dévoile, glaçante : le premier contingent de ces candidats à l’exil est constitué de migrants vietnamiens. Ils surpassent désormais numériquement les ressortissants en provenance d’Afghanistan, d’Iran, de Turquie, d’Érythrée et d’Irak. Les nombreux témoignages récoltés par le Cosunam et les partis d’opposition au gouvernement vietnamien actifs à l’étranger permettent d’affirmer que certains d’entre eux fuient un pays au sein duquel ils subissent une répression politique. Il s’agit souvent d’étudiants qui rêvent d’un eldorado occidental. Profitant parfois des partenariats conclus entre leur université et des institutions européennes, ils arrivent avec des visas étudiants et ne rentrent pas au pays.
Voici quelques années, sur les 265 Vietnamiens inscrits au Malta College of Arts, Science and Technology dans le cadre d’un échange, seuls deux seraient rentrés au Vietnam, rapportent des spécialistes de l’immigration. Une « filière » se tarit-elle que d’autres voies d’émigration sont immédiatement exploitées par divers réseaux de passeurs, avec la complicité plus ou moins active de pays européens – au nombre desquels la Hongrie.
La majorité de ces Vietnamiens qui arpentent le littoral du nord de la France est toutefois très clairement davantage représentative de cette émigration économique à laquelle les ont contraints leurs situations précaires dans ces campagnes vietnamiennes oubliées du développement
Le président Lương Cường, le secrétaire général du parti Tô Lâm et le Premier ministre Phạm Minh Chính ont beau vanter le développement des villes vietnamiennes et l’avènement d’une classe moyenne, dans lesquelles les médias officiels croient trouver la confirmation de leur succès, leur politique a surtout créé une classe de gens très pauvres, souvent originaires de provinces du centre, comme celles de Nghệ An ou HàTĩnh, qui présentent des taux de chômage élevés.
Le « modèle » vietnamien laisse ainsi sur le bord de la route (on devrait dire : des mauvais chemins !) une population qui fuit des régions encore dépourvues de la plupart des infrastructures essentielles.
Avec eux, la France découvre un autre visage de l’immigration vietnamienne, qu’elle connaît pourtant depuis plus longtemps que la Suisse : son passé colonial lui a valu d’accueillir des Vietnamiens à chacune des deux guerres mondiales, puis après la défaite de Diên Biên Phu, en 1954, lorsqu’elle rapatria quelque 35 000 Vietnamiens ayant servi la France. Vinrent ensuite les boat people, après 1975.
Tout aussi exemplaire en France qu’elle l’a été en Suisse, cette immigration vietnamienne a d’ailleurs permis à ce pays, de l’avis de nombreux spécialistes, de créer un archétype du « bon immigré » qui lui servira après à construire ce qu’elle s’attachera à définir, a contrario, comme le « problème migratoire ».
Toutefois, la donne change avec cette cinquième vague. Et, avec elle, le profil de ces Vietnamiens, candidats à la traversée de la Manche. Les coups de filets régulièrement réalisés par les services français de lutte contre l’immigration clandestine, permettent aux fonctionnaires hexagonaux des forces de l’ordre de confirmer les informations recueillies, par ailleurs, par les professionnels et les bénévoles des services sociaux et de ces associations qui vont à la rencontre de ces populations. Ces migrants sont généralement très jeunes – parfois encore des adolescents. Ils ne se mélangent pas ou peu aux autres migrants et parviennent à conserver une improbable élégance vestimentaire malgré des nuits passées en forêt, à quelques kilomètres des plages.
Ces Vietnamiens, qui se sont souvent lourdement endettés dans l’espoir de gagner les côtes anglaises, doivent les atteindre coûte que coûte pour pouvoir rembourser leurs passeurs et débiteurs. Ces derniers, pudiquement présentés comme des membres de réseaux « d’origine indochinoise » (mais qui sont généralement, dans les faits, des compatriotes vietnamiens) peuvent en conséquence exercer sur eux des pressions : certains de ces migrants illégaux doivent travailler quelque temps dans des ateliers clandestins, tout au long du chemin qui les conduit jusque vers le rêve anglais. Plusieurs ont été recensés en Roumanie ou en Pologne, exerçant des jobs non qualifiés dans des univers industriels ou agricoles. Il ne s’est toutefois souvent agi que d’escales sur le long chemin qui les a menés ici, et où certains d’entre eux doivent dorénavant accepter de contribuer à des trafics plus lucratifs en transportant des produits illicites – généralement de la métamphétamine, de la kétamine, de l’ecstasy ou des drogues de synthèse. Certains sont même dirigés vers l’industrie du sexe, alimentant un vaste réseau de traite des êtres humains.
Quelques-uns de ces passeurs ont un temps proposé aux migrants vietnamiens de franchir la frontière individuellement, repliés sur eux-mêmes au fond de valises placées dans le coffre de véhicules automobiles. Puis est ensuite venu le temps des convois plus importants, avec des groupes plus nombreux cachés dans les remorques de poids lourds, voire dans des camions frigorifiques. Mais, en 2019, survient une catastrophe : 39 Vietnamiens sont retrouvés asphyxiés dans ce que les médias désigneront comme un « camion charnier ». À compter de cette date, ces véhicules seront plus systématiquement contrôlés, a fortiori dès lors qu’ils devront de surcroît emprunter le tunnel sous la Manche. Par ailleurs, le Brexit (qui a affecté le volume des échanges commerciaux entre la Grande Bretagne et le Vieux-Continent) ne cessera d’en réduire le flux.

Le camion charnier avec 39 jeunes Vietnamiens décédé(e)s asphyxiés lors d’une tentative d’immigration illégale en Grande-Bretagne. Originaires de la province de Nghê An, dévastée par la catastrophe écologique de Formosa en avril 2016, ils étaient à la recherche d’une vie meilleure.
C’est pour cet ensemble de raisons que les Vietnamiens, candidats au départ, cherchent à nouveau leur salut sur les plages, prêts à prendre la mer sur des small boats guère plus rassurants que les pauvres bateaux de pêche sur lesquels leurs aïeux ont défié la mer de Chine, voici cinquante ans. Aujourd’hui, la Manche engloutit régulièrement les plus malchanceux d’entre eux, faisant renouer l’émigration vietnamienne avec les épisodes les plus sinistres de sa dramatique histoire.



