COSUNAM EXPRESS Juin 2020

Message du Bureau du COSUNAM

Depuis sa création en 1990, garder le flambeau de la démocratie, entretenir le feu des droits de l’homme dans l’opinion publique et défendre pacifiquement les prisonniers de conscience au Vietnam a été une constance du Comité Suisse-Vietnam.

Depuis 2010 et jusqu’au jour où il nous a quitté brusquement, Rolin Wavre a magnifiquement préservé et entretenu cet idéal souvent à contre-courant dans un monde dominé par la realpolitik et par les intérêts commerciaux.

C’est dans cet esprit de continuité que Sébastien Desfayes a accepté de reprendre la présidence du COSUNAM.

Membre actif du comité depuis presque dix ans, avocat, personnalité politique genevoise affirmée et reconnue, ayant développé depuis les années septante des liens forts avec la diaspora vietnamienne (son père Jean-Bernard était journaliste au Vietnam à cette époque pour le journal lausannois «24 Heures»), Sébastien Desfayes représente pour nous la meilleure relève sur le chemin d’un Vietnam que nous espérons plus juste et plus respectueux des droits de l’homme.

  •  Jean-Marc Comte, Khai Nguyen Dang, Paul Keiser, Luy Nguyen Tang


L’éditorial de Sébastien Desfayes nouveau président

1975 La chute de Saïgon

2020 aura d’abord été le quarante-cinquième anniversaire de la chute de Saigon, à la fin de ce « cruel avril » de 1975. Personne n’a pu oublier l’image des chars communistes enfonçant les grilles du palais présidentiel. Plus de 200’000 vietnamiens avaient déjà fui le pays, les derniers en hélicoptère depuis le toit de l’ambassade américaine, autre image ayant marqué à jamais nos mémoires.
La chape de plomb s’installa et, avec elle,  les méfaits inhérents à tout régime totalitaire. Ainsi vint le temps de la délation, de l’oppression, de la suppression des libertés fondamentales et, bien sûr, des camps de rééducation pour les intellectuels, médecins, journalistes, militaires, ouvriers, « bourgeois ennemis du peuple », etc. 
Il fallait quitter ce pays qui, pour beaucoup, était devenu une terre inhospitalière, si ce n’est mortifère. Ce fut le début de l’odyssée dramatique des boat-people. Selon le Haut-Commissariat pour les réfugiés, entre 1975 et 1980, plus de 500’000 Vietnamiens fuirent leur pays par la mer. 150’000 d’entre eux y laissèrent leur vie. 
C’est à Genève, le 20 et 21 juillet 1979, que fut reconnu le statut de réfugié politique et le droit à la réinstallation dans un pays occidental en faveur des boat people. Plus de 5’000 boat people furent accueillis en Suisse entre 1979 et 1982.
Mais l’exode ne s’arrêta pas pour autant.

La diaspora vietnamienne libre de Suisse compte aujourd’hui plus de 15’000 hommes et femmes. Ceux qui ont vécu les tragiques événements des années 70, comme ceux qui en ont reçu le témoignage, gardent tous la même flamme, celle de l’espoir de voir un jour un Vietnam libre.

Le COSUNAM, trente ans déjà

2020 marque aussi le trentième anniversaire de la fondation par Luy Nguyen Tang , Thierry Oppikofer , Khai Nguyen Dang, Paul Keiser et Hoang Dinh du COSUNAM. Posés quelques mois après la chute du Mur de Berlin qui avait laissé souffler un vent de liberté et d’espoir, les objectifs du COSUNAM, volontairement ambitieux, s’articulaient autour de trois axes : sensibiliser l’opinion politique suisse à la situation réelle au Vietnam ; encourager toute action pacifique susceptible de favoriser la démocratie ; et participer à la reconstruction d’une nation démocratique. 
A cette époque, la question n’était pas de savoir si la dictature communiste vietnamienne allait tomber, mais quand elle allait s’effondrer. 
Pourtant, malgré la répression quotidienne et la corruption, le régime totalitaire vietnamien tient toujours. Bénéficiant, à l’instar de la Corée du Nord et de Cuba, de la protection de son « grand-frère » chinois, le Vietnam reste un des quatre derniers bastions communistes du monde.

 

IMG_8011 Répression politique et violence physique au Vietnam

Mais, si le mur du totalitarisme est toujours debout, des lézardes laissent apparaître la lumière. La mansuétude dont la prétendue « République Socialiste » a bénéficié, liée à sa guerre de David gagnée contre le Goliath américain, est entamée. Il suffit pour s’en convaincre de se référer au rapport de la 125ème session du Haut-Commissariat des Droits de l’Homme à Genève qui avait éclairé d’une lumière crue les atteintes aux droits humains perpétrées quotidiennement par le régime en place. Ce fut d’ailleurs un honneur pour le COSUNAM de voir que ce rapport reprenait nombre des conclusions de son “Shadow report”. La répression politique et la violence physique sévissant au Vietnam (le drame de pollution maritime Formosa en 2016 et l’assaut contre le village de Dong Tâm en 2019) sont aujourd’hui connues de la communauté internationale. Quand bien même l’argent n’a pas d’odeur, cette image déplorable sera de nature à dissuader les grandes multinationales et les gouvernements occidentaux de commercer avec cette dictature en bout de course. Plus que jamais, et c’est un des rôles du COSUNAM, les opérations de sensibilisation et les relais politiques à Genève, en Suisse et dans le monde, devront être menées, respectivement utilisés, pour que la complaisance soit remplacée par une vision à plus long terme.
Le peuple vietnamien, comme tous les peuples, choisira la liberté lorsqu’il sera libre de choisir. 
Le combat n’est de loin pas terminé, mais la flamme de l’espoir brûle toujours. Le COSUNAM est là pour l’entretenir.

IMG_0299 Ardents défenseurs des droits humains

2020, enfin, sera une année d’émotions et de profonde tristesse. En l’espace de quelques semaines, deux combattants et amis du Vietnam libre, Rolin Wavre et Anne-Marie von Arx-Vernon, se sont éteints. Ils étaient des enfants de l’humanisme. 
L’un était Neuchâtelois d’origine, l’autre Parisienne, mais ils étaient profondément genevois. Ils se ressemblaient. Nés dans deux familles bourgeoises, ils auraient pu se satisfaire d’un monde qui leur avait beaucoup donné. Mais ils choisirent de consacrer leur vie à améliorer le sort des autres. Lumineux, courageux, généreux, Rolin et Anne-Marie furent des ardents défenseurs des droits humains et des persécutés. 
Leur chemin devait inévitablement croiser celui du COSUNAM. Ils mirent tout leur cœur, qui était grand, au service du peuple vietnamien et de la liberté. 
Membre du COSUNAM depuis 2010, Rolin fut son président charismatique de 2013 jusqu’à son dernier souffle. De son activité passée au CICR dans des pays ravagés par la violence et la guerre, il avait gardé la calme assurance de ceux qui ont vaincu des tempêtes. Son beau regard bleu et sa haute taille impressionnaient ceux qui le rencontraient. Il émanait de lui une telle humanité que l’on avait envie de le suivre jusqu’au bout du monde. Le bout du monde précisément, Rolin y alla pour visiter, à la prison de Thanh Hoa, un prisonnier de conscience gravement malade. C’était Rolin Wavre. Co-auteur du fameux “Shadow report” qui jeta l’opprobre sur le Parti unique, sa contribution en faveur de la liberté au Vietnam fut immense.

Anne Marie von Arx-Vernon et Rolin Wavre sur l’esplanade des Nations-Unies de Genève entourés par les familles des prisonniers de conscience en janvier 2019

L’espoir est toujours plus fort que la peur

Depuis 2008, Anne-Marie incarna, pour le COSUNAM, le militantisme dans ce qu’il a de plus noble. Avec la passion et l’énergie qui la caractérisèrent, elle fut de toutes les manifestations en faveur du peuple vietnamien et de toutes les fêtes, elle qui les aimait tant, de la diaspora. Elle n’avait peur de rien, et surtout pas d’être arrêtée par la police genevoise pour avoir participer à une opération “Knock on the door” devant le Consulat du Vietnam. Des dissidents persécutés et leurs familles reçurent sa visite en 2012. Elle leur donna sa force et cet optimisme que rien ni personne ne pouvait altérer. Elle aimait à dire que l’espoir est toujours plus fort que la peur. A sa demande, d’autres dissidents et activistes des droits de l’homme furent accueillis à la Mairie de Genève en 2017. C’était Anne-Marie von Arx-Vernon. Par ses actions, elle changea, pour le meilleur, le destin d’innombrables individus au Vietnam et ailleurs que la vie n’avait pas épargnés.  

Rolin et Anne-Marie laissent deux conjoints, Pascale et Jean-Luc, et quatre enfants qu’ils avaient tant aimés. Nous leur disons aujourd’hui que nous ferons tout pour que leur flamme, celle de l’espoir, illumine un jour un Vietnam libre. 

  • Sébastien Desfayes

Le soleil s’est assombri en perdant deux étoiles

Michel Rossetti, Anne Marie von Arx-Vernon, Rolin Wavre, Jean-Marc Comte devant le consulat vietnamien de Genève en 2016

 
  • par Michel Rossetti

Ce début d’année aura été pour nous, membres du COSUNAM, un véritable cauchemar s’il est un mot pour qualifier la disparition en moins de deux mois de notre bien aimé Président Rolin Wavre puis celle de notre Amie Anne Marie von Arx-Vernon, icône de la lutte contre l’exploitation des êtres humains. Mystère de la destinée humaine qui nous pousse, suivant notre humeur du moment, à nous révolter ou à nous interroger sur la finalité de l’existence et le rôle que nous avons à y jouer. S’entrechoquent en nous deux sentiments, le malheur de les avoir perdus et le bonheur de les avoir connus.
Les deux étaient des exemples, des figurent de proue, mues par une foi inébranlable et cherchant constamment à améliorer le sort des plus humbles, des plus faibles et des plus exposés aux injustices. Raisons de leur engagement politique et associatif.

Rolin Wavre nous a quitté à l’âge de 56 ans, brutalement, alors qu’il avait encore tant de belles années devant lui. Marie Anne von Arx-Vernon, elle, s’est éteinte à 71 ans, âge qui aujourd’hui n’est souvent plus une preuve de vieillesse. Ses multiples activités politiques et associatives, son punch engagé et son omniprésence sur le terrain en sont à cet égard la démonstration.

Qui les a connus, côtoyés, conviendront unanimement de leurs immenses qualités morales et humaines. Tels des éclaireurs, ils avançaient dans la vie à leur rythme en tentant de montrer aux autres le chemin à suivre. Posture difficile dans un monde rongé par des intérêts égoïstes et influences néfastes. N’en ayant cure, ils faisaient face et affrontaient la contradiction sans faiblesse, droits dans leurs bottes, mais toujours dans le respect de l’adversaire, ce qui d’ailleurs renforçaient leur crédibilité et assurait souvent le succès de leurs interventions.
S’il leur arrivait d’être battus, à leurs yeux il ne s’agissait là que d’une étape et non d’un échec définitif, se promettant de revenir à la charge à la première occasion pour enfoncer le clou.

Oui, nous les avons admirés et aimés. C’est pourquoi nous ne comprenons pas leur décès. C’est pourquoi aussi sourde en nous la colère, celle découlant de l’incompréhension d’un départ que nous jugeons particulièrement injuste.

  • Michel Rossetti

Mère et frère d’armes

Chère Anne-Marie, Cher Rolin,

La première fois que je vous écrivais à tous les deux, un même texte, c’était très exactement il y a dix ans. Nous étions en juin 2010. Il fallait trouver des candidats pour se rendre dans l’antre du loup. Organiser un voyage d’apparence touristique au Vietnam et, là-bas, aller trouver les familles de prisonnières de conscience et de militants. Pour leur porter un message de soutien. Montrer à la dictature que les destins des militantes et des militants des droits humains nous sont précieux, que nous ne les abandonnerons pas.

Les dissident(e)s s’appelaient Tran Khai Thanh Thuy, Le Thi Cong Nhan, Pham Thanh Nghien, le blogueur Nguyen Van Hai, alias Diêu Cay.

Rolin et Anne-Marie ne sont pas du genre à renoncer à un défi. Le voyage s’est donc organisé un peu plus d’un an plus tard. Cette démarche a trouvé des personnes épuisées par le combat contre une hydre à mille têtes, mais réconfortées de ce soutien. Ce combat est toutefois sans pitié.

Au procès du 24 septembre 2012, Diêu Cay a été condamné à 12 ans de prison et à 5 ans de résidence surveillée. 2 autres bloggeurs furent jugés dans le même procès, Phan Thanh Hai et Ta Phong Tân dont la mère, pour protester contre cette injustice condamnant sa fille à 10 ans de prison, s’est donnée la mort en s’immolant devant les locaux de la police quelques jours plus tard.

Rolin et Anne-Marie, c’était un privilège de vous connaître. Vous avez combattu pour de justes causes, et pas seulement au COSUNAM. J’ai connu Anne-Marie alors que j’étais jeune journaliste, visé par une plainte en diffamation pour un article concernant un trafic de personnes humaines et de prostitution forcée. Elle m’a appelé pour m’assurer de son soutien. Cet appel seul m’a donné tant de force, tant de confiance, tant de courage. Elle avait avec chacun cette générosité de mère qui rassure. Quant à Rolin, nous étions compagnons de route sur de nombreux chemins politiques. Frères d’armes, disais-tu avec ironie.

C’est une mère et un frère qui s’en vont, brutalement. Nous poursuivrons leurs combats, avec reconnaissance pour leur investissement.

  • Bernard Favre

La police vietnamienne arrête les membres éminents de l’Association des journalistes indépendants

Reporters sans frontières – 25 mai 2020

Le Vietnam stagne dans les abîmes du Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2020, à la 175e place sur 180 pays.

Les arrestations sont intervenues à deux jours d’intervalle. Reporters sans frontières (RSF) exige la libération immédiate des deux journalistes interpellés et demande aux partenaires commerciaux de Hanoi, l’UE et les Etats-Unis en tête, de faire pression pour que cesse cette nouvelle campagne de répression.

L’appareil d’Etat vietnamien vient de donner un sérieux tour de vis contre les commentateurs du pays. Le blogueur Nguyen Tuong Thuy a été arrêté, samedi 23 mai, par la police de Hanoi, la capitale, où il vit. Il a été transféré directement vers Hô-Chi-Minh-Ville, à plus de 1 700 kilomètres au sud, où il est maintenu en détention. Ancien combattant du Parti communiste vietnamien (PCVN), devenu collaborateur de Radio Free Asia, Nguyen Tuong Thuy, aujourd’hui âgé de 68 ans, officie également comme vice-président de l’Association des journalistes indépendants du Vietnam (IJAVN).

Deux jours plus tôt, le jeudi 21 mai, c’est le journaliste Pham Chi Thanh qui a vu plusieurs officiers de police débarquer à son domicile de Hanoi à huit heures du matin, pour l’emmener sur-le-champ. Il est actuellement détenu dans une prison de la capitale au motif de l’article 117 du code pénal, qui punit “l’opposition à l’Etat de la République socialiste du Vietnam”.

Lui aussi âgé de 68 ans, Pham Chi Thanh a été un militant de la première heure du PCVN, avant d’encadrer la radio d’Etat La voix du Vietnam. Devenu un défenseur pugnace de la démocratie et un critique acerbe du régime à parti unique, il venait de publier un livre consacré à l’actuel secrétaire général du PCVN, intitulé Nguyen Phu Trong : détenteur du mandat céleste ou traître immoral et suprême ?

IMG_2425 Le mur de la répression contre l’information et le débat public

“L’arrestation presque concomitante de Pham Chi Thanh et Nguyen Tuong Thuy lance un message absolument glaçant à tous ceux qui tentent d’entretenir le débat public au Vietnam, déplore Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Le fait que le régime de Hanoi place en détention ces deux journalistes, d’anciens militants communistes respectés devenus des critiques cinglants de la sclérose du PCVN, en dit long sur la fébrilité qui règne au sommet du parti unique, alors qu’il se prépare à organiser son 21e congrès quinquennal, dans six mois. Nous appelons les partenaires commerciaux du pays, UE et Etats-Unis en tête, à faire pression pour que cesse cette nouvelle campagne de répression.”

L’Association des journalistes indépendants du Vietnam a été créée en 2014. Son président, Pham Chi Dung, a été arrêté en novembre dernier.

Source : Reporters sans frontières

Une lettre de protestation du COSUNAM co-signée avec 15 autres associations internationales a été envoyée le 10 juin 2020 à Elisabeth Tichy-Fisslberger, présidente du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies et David Sassoli, président du Parlement européen.


In memoriam Anne Marie

L’espoir est toujours plus fort que la peur

Notre pasionaria, Inépuisable, intarissable, inarrêtable, infatigable, généreuse… comment une belle personne comme toi a pu partir si vite ?
Toujours disponible, fidèle et présente, que ce soit pour trouver un stage pour nos enfants, pour un conseil, pour donner un coup de main…

Quel merveilleux souvenir que d’avoir fait le pied de grue avec toi sous la pluie devant la résidence et consulat du Vietnam, avant de pouvoir y entrer pour remettre une pétition en faveur de prisonniers de conscience !

Quel merveilleux souvenir que de te voir accepter avec le sourire une amende officielle pour avoir enfreint la règle de non-manifestation par une députée, toujours pour avoir plaidé ouvertement devant le même consulat pour la démocratie au Vietnam !

Quels merveilleux souvenirs que ces innombrables et délicieuses soirées vietnamiennes en ta compagnie et celle de Jean-Luc.

  • Jean-Marc Comte