Une décennie de répression au Việt Nam 2015-2025
Le 31 décembre 2025, un tribunal vietnamien a condamné le dissident politique Nguyễn Văn Đài à 17 ans de prison au titre de l’article 117 du Code pénal, qui criminalise la « propagande contre l’État ». Il s’agit de sa troisième condamnation pour dissidence. Fait révélateur : Nguyễn Văn Đài vit pourtant en exil en Allemagne depuis 2018, où il a obtenu l’asile politique. Ce jugement est considéré comme une répression transnationale comme pratique le Vietnam depuis quelques années.
Ce cas emblématique illustre une réalité plus large. Selon les données compilées par The Vietnamese Magazine, près de 500 personnes ont été arrêtées et jugées au Việt Nam entre 2015 et 2025 pour avoir exercé pacifiquement leur liberté d’expression, d’association ou de participation civique.
L’année 2018 marque un tournant majeur, avec un pic historique d’arrestations. Cette vague répressive a suivi les grandes manifestations du 10 juin 2018, les plus importantes depuis 1975, organisées contre des projets de loi controversés sur les zones économiques spéciales et la cybersécurité. Malgré leur caractère largement pacifique et spontané, ces mobilisations ont déclenché une réponse brutale des autorités : arrestations massives, détentions prolongées et lourdes condamnations pénales.

Depuis lors, même si le nombre annuel d’arrestations a diminué, il n’est jamais revenu aux niveaux observés avant 2015. La répression ne s’est pas atténuée ; elle s’est institutionnalisée. Les autorités continuent de recourir systématiquement à des dispositions pénales vagues — notamment les articles 117 (« propagande contre l’État »), 331 (« abus des libertés démocratiques ») et 318 (« trouble à l’ordre public » — pour sanctionner l’expression pacifique.
Les peines infligées sont sévères et durables : souvent calculées en années, parfois supérieures à dix ans. De nombreux prisonniers dits « libérés » restent en réalité sous surveillance étroite, en probation, privés de liberté de mouvement ou soumis à des restrictions informelles. La détention provisoire, parfois longue de plusieurs années avant jugement, fait partie intégrante de ce système de pression.
La répression vise tout particulièrement le journalisme indépendant et l’expression en ligne. Blogueurs, journalistes et équipes éditoriales de médias non étatiques ont été régulièrement arrêtés au cours de la décennie. Des figures connues comme Phạm Chí Dũng ou Phạm Đoan Trang ont écopé de peines allant jusqu’à quinze ans de prison, illustrant la volonté de dissuasion exercée contre toute voix critique.
L’intégration économique progresse tandis que l’emprisonnement politique perdure.
Cette trajectoire répressive pose une question centrale : le Việt Nam a-t-il respecté ses engagements en matière de droits humains dans le cadre de l’Accord de libre-échange avec l’Union européenne (EVFTA) en 2019, entré en vigueur en 2020 ? Les données fournies par les ONG suggèrent clairement que non. En 2023, le Cosunam avait déjà participé à une conférence à Bruxelles pour dénoncer cet état de fait. Les arrestations ont continué après l’entrée en vigueur de l’accord, les lois abusives sont restées inchangées, et les lourdes condamnations se sont poursuivies.
Malgré ce constat accablant, le Vietnam et l’UE viennent de porter leurs relations au rang de partenariat stratégique en janvier 2026 malgré une condition clé et un chapitre dédié au respect des droits de l’homme avec des mécanismes de surveillance et de sanctions potentielles.
L’EVFTA était censé favoriser des réformes et une amélioration des droits humains. Dans les faits, il a coexisté passivement avec une répression constante et documentée. Loin d’avoir freiné les abus, l’accord a normalisé une situation où l’intégration économique progresse tandis que l’emprisonnement politique perdure.
Dès lors, la question aujourd’hui n’est plus de savoir si le développement économique a pu encourager la réforme démocratique au Vietnam mais si le monde libre a accepté , en pratique, de reléguer la conditionnalité des droits humains au second plan face aux intérêts commerciaux. Les exemples dramatiques aujourd’hui de la Chine et de la Russie ne semblent pas encore, hélas, évidents pour nombre de bonnes consciences.



